ANOMALIES - BRUNO RUDER

Voilà près de 20 ans désormais — et sa sortie du CNSM, un 1er prix de piano en poche — que Bruno Ruder s’est solidement installé dans le paysage jazzistique français, sans pour autant qu’il soit possible de l’y situer spontanément de manière précise. Non qu’il manque de caractère et n’impose sa signature avec éclat quel que soit le contexte où il s’inscrit, mais la vaste étendue des registres qu’il embrasse et l’éclectisme revendiqué de ses goûts et de ses engagements empêchent qu’on l’associe à un style univoque et le réduise à une chapelle.

Il faut dire que, repéré dès le début des années 2000 pour la finesse
et la sophistication de son discours harmonique dans l’écrin délicat du trio yes is a pleasant country aux côtés du saxophoniste Vincent Lê Quang et de la chanteuse Jeanne Added, Bruno Ruder s’est plu immédiatement à brouiller les cartes et c’est avec une musicalité sidérante que délaissant l’acoustique diaphane de son piano pour la fureur expressionniste de claviers électriques et autres synthétiseurs il intégra sa science du rythme et des couleurs fauves à l’univers en fusion du mythique groupe prog-rock Magma. Cultivant dès lors, sans ostentation mais avec constance, ce grand écart esthétique à la manière d’un signe de reconnaissance, Bruno Ruder allait tout au long de la décennie suivante multiplier les collaborations dans les registres les plus variés au sein du groupe One Shot ou du mini big band Radiation 10 ; et acceptant tout dernièrement de rejoindre l’ONJ à géométrie variable imaginé par Frédéric Maurin...

Huit années ont passé depuis son premier disque, mais c’est, tel un fil rouge, à cette même formule intimiste et autoréflexive qu’a décidé d’avoir recours aujourd’hui le pianiste, à l’occasion de l’enregistrement de son deuxième opus en leader. Toujours enregistré par Gérard de Haro, Bruno Ruder, reprenant peu ou prou les choses là où il les avait laissées avec “Lisières”, poursuit avec “Anomalies” sa quête introspective aux sources de sa poétique, s’engageant toujours plus loin et de façon toujours plus radicale dans une approche à haut risque de l’exercice. Choisissant d’enregistrer son disque quasiment dans les conditions du direct, l’espace d’une seule après-midi de studio, Ruder se lance ici dans l’inconnu, misant sur ses facultés d’adaptation et son intelligence de l’instrument pour faire de l’inattendu voire de l’erreur la matière brute d’une beauté inédite.

Au fil des plages, rendant hommage de façon plus ou moins subliminales aux univers visuels de Robert Crumb et Mœbius, au Faust de Goethe et à la physique quantique, à Charles Ives et à Lennie Tristano, à Olivier Messiaen et à James Mac Gaw, Bruno Ruder invente là une musique à la fois savante et pulsionnelle, abstraite et d’une grande matérialité évoquant plus d’une fois l’art cinématique d’un Ran Blake.

A l’arrivée, affirmant avec toujours plus d’autorité et de maîtrise l’indépendance de son geste artistique, profondément libre et dénué de tout esprit de système, Bruno Ruder signe avec “Anomalies” un album d’une grande maturité sous ses allures prismatiques et spontanées — s’affirmant de la sorte et plus que jamais comme l’un des pianistes les plus créatifs et passionnants de sa génération.

Bruno Ruder: piano